Arrivé dans la musique au milieu des années 2000, Tito Prince s’apprête à prendre une nouvelle ampleur et nous donne un avant-goût de son talent en attendant son premier album “ToTi Nation“, prévu pour 2015.
A peine commencé, déjà une méprise. Cet essai d’essai, ce fœtus d’essai, repose sur une base titulaire peu solide. Est-ce la bonne question ? J’aurais pu, après tout, commencer par quasi n’importe quelle formule interrogative classique. Peut-être, justement, ais-je choisi la plus vague et intraitable des possibilités afin de les y confondre toutes en un seul morceau indigeste et convenu, sorte d’exposé rappelant les Marabout Flash ou encore les guides culturels vulgarisés qui acheminent la culture moyenne et les clichés d’un touriste à un autre, perdant l’essence des choses et des peuples. Mais je m’égare dans mon auto-flagellation littéraire et je vous ennuie (sans doute ni la première ni la dernière fois et je m’en excuse). Ce que j’essaye simplement de dire, avec cette introduction, c’est combien ma démarche n’est en aucun cas vouée à une réussite ni même ne se dirige-t-elle vers une conclusion satisfaisante. Je n’y aspire pas le moins du monde. Je tiens uniquement à partager quelques informations clarifiant l’amour (forcément irrationnel) que je porte à ce medium artistique à la fois pour m’exorciser de cette passion via l’écriture mais aussi dans l’espoir d’éclaircir les nombreuses idées reçues dont il souffre (comme n’importe quel autre sujet). Ce faisant, je m’appliquerai à traduire mes idées, mes avis, avec des faits et de vous interpréter les faits avec mes visions sans recherche d’absolu ; je veux juste, respectivement, analyser les antagonismes subjectifs de mes goûts et personnaliser, tant bien que mal, les éléments théoriques auxquels ils sont associés. Et si, par-là, j’emprunte le même chemin que ces catalogues évoqués plus hauts, ce sera malgré moi, je vous assure. Des raccourcis seront inévitables, des approximations sont possibles, des simplifications frustrantes, mais c’est pour mieux correspondre au type de consommation d’information contemporain (et c’est une phrase bien laide) qui exige concision et aspect pratique. Soyez donc prévenus, amis lecteurs, et si cette méthode ne vous convient pas ne vous aventurez pas plus avant ; si, en revanche, vous êtes curieux, vous retirerez quelque chose, d’une manière ou d’une autre, à travers ces lignes maladroites qui s’emploieront à vous contaminer les sens d’images, d’anecdotes, de connaissances et, ultimement, de sons merveilleux ; je vous le promets.
La musique en elle-même est une pratique culturelle remontant, selon une majorité de sources basées sur différentes découvertes archéologiques, aux alentours du paléolithique (il y a 200 000 ans), autrement dit aux origines de la race humaine (homo sapiens). Comme toute forme artistique, il s’agit d’une branche sociétale ayant connu des parcours innombrables au fil des siècles, sans parler des conceptions propres aux différents types de communautés qui se succédèrent et coexistent encore aujourd’hui sur notre planète. Ces menus détails rendent une définition globalisante du phénomène à la fois impossible et superflue. Il en va de même pour la catégorie plus spécifique appelée « musique classique ». Je crois, d’ailleurs, que personne, au fond, ne sait vraiment ce qu’il se cache derrière ce terme incroyablement ambigu et ce à plus d’un titre. Curieusement, une définition du mot n’existe pas vraiment dans les dictionnaires, on vous renvoie toujours à la musique de style classique dont nous reparlerons mais pas au concept général. Je me suis tourné vers la sagesse d’internet et son grand bibliothécaire : Google. Voilà ce que j’ai trouvé comme différentes interprétations de cet objet d’étude :
La version enfantine sur vikidia : « La musique classique est la musique occidentale savante (par opposition à la musique populaire), depuis la Renaissance jusqu’à nos jours. ».
La version philo-bourgeoise sur musicmot.com : « En musique, le classique ne peut exprimer que ceci : une nouvelle perfection, l’accès à une légitimité harmonique que l’art grec antique possédait en des temps meilleurs. Le classique ne décrit pas tant une époque particulière se rattachant à un style, qu’une élévation spirituelle que peu de maîtres ont atteint de tous temps. ».
La version, osons-le, classique, ou basique sur wikipédia (fr) : « La musique classique désigne habituellement l’ensemble de la musique occidentale savante d’origine liturgique et séculière, par opposition à la musique populaire, depuis la musique médiévale à nos jours. L’adjectif classique ne se réfère stricto sensu qu’à la musique de la période classique écrite entre le milieu du XVIIIe siècle et l’avènement de la musique romantique dans les années 1820. ».
La version shakespearienne complète multi-céréales (au muesli) sur wikipedia (en) : « Classical music is art music produced or rooted in the traditions of Western music (both liturgical and secular). It encompasses a broad period from roughly the 11th century to the present day. The central norms of this tradition became codified between 1550 and 1900, which is known as the common practice period. The major time divisions of classical music are the early music period, which includes Medieval (500–1400) and Renaissance (1400–1600), the Common practice period, which includes the Baroque (1600–1750), Classical (1750–1830) and Romantic (1804–1949) periods, and the modern and contemporary period, which includes 20th century (1900–2000) and contemporary (1975–current). ».
Chacune a ses défauts, des lacunes dans le vocabulaire utilisé sans véritablement cerner le problème. En distillant ces erreurs et en apportant des précisions à d’autres concepts soulignés, on peut, tant bien que mal, trouver une nouvelle manière de décrire la musique classique selon un axe différent nourri par des contre-affirmations. Après tout, définir une chose en lui soustrayant ce qu’elle n’est pas s’avère souvent plus efficace pour élaborer ce qu’elle est par élimination.
Le plus énorme malentendu véhiculé par une majorité des identifications susmentionnées consiste à opposer musique classique et musique populaire sans explication supplémentaire et avec un préjudice négatif à l’encontre de la seconde. D’abord, ce qui est décrit comme la musique populaire, au sens le plus littéral du terme (issue du peuple) désigne, en réalité, la musique traditionnelle, un amalgame qui fait passer la discipline dite classique comme réservée à une élite (elle le fut un temps mais c’est restreindre son potentiel que d’en faire une règle générale). Ensuite, cette précision effectuée, il est contre nature d’opposer le genre populaire à la musique classique puisque celle-ci s’en nourrit constamment et en est, a priori, dépendante si l’on considère les origines préhistoriques du phénomène (voir au-dessus). Plus que des branches opposées d’un medium commun, ce sont plutôt, en premier lieu, des stades différents de l’évolution de la pratique musicale et, en second lieux, deux manières différentes de construire ou d’envisager l’art qui sont liées par des allers-retours perpétuels. La deuxième étrangeté qui apparaît en regroupant les définitions c’est la notion spatio/temporelle. D’abord une confusion règne sur les origines concrètes de la musique classique : Renaissance ? Moyen-Âge ? Ensuite l’emploi du terme occidental peut induire en erreur de nos jours pour différentes raisons : d’abord, le terme dans son acception actuelle comprend les USA comme centre idéologique, or ceux-ci n’ont été touchés par le phénomène que très tard dans leur développement, il faudrait dire européen d’un point de vue historique (ce qui est l’angle choisi dans les exemples cités), ensuite, aujourd’hui, dans un monde aussi global que le nôtre, aussi connecté, la musique classique et sa tradition n’appartiennent à aucune zone précise autrement qu’au passé.
Que retenir alors de ces différentes vues sur le problème ? D’abord qu’il s’agit d’une musique savante (terme qui mérite un approfondissement ultérieur). Ensuite qu’elle est subdivisée en plusieurs courants. Mais le terme le plus essentiel, selon moi, est à trouver dans la définition anglo-saxonne : the common practice period. Si la précision de facture temporelle est superflue à notre propos, le reste de l’expression décrit mieux à lui seul ce medium fantastique que l’ensemble de ce que nous avons vu précédemment. La musique classique est une mise en forme pratique, un langage artistique bénéficiant d’un code dont les normes permettent une véritable universalité (savante). Les règles ont évolué à travers les époques mais les principes fondamentaux de l’écriture sont invariables et cette concrétisation matérielle est à la base de ce qui en fait la puissance motrice. En d’autres termes, n’importe qui peut apprendre à lire et à écrire de la musique classique. La méthode est tellement solide qu’elle peut s’adapter à tous les changements, à tous les styles, à tous les pays, à tous les âges. C’est bien cet élément qui fait la richesse du medium et c’est en lui que réside la clef de la compréhension de la musique classique en tant qu’art du langage dont le vocabulaire est inépuisable, redoutablement efficace et très polyvalent. Je me baserai sur ce principe pour attaquer plusieurs idées reçues dont souffre cette branche musicale dans les paragraphes suivants.
I) LA MUSIQUE CLASSIQUE, C’EST VIEUX.
Peu importe dans quel sens on comprend la phrase, c’est une ineptie ridicule pour plusieurs raisons et selon différents points de vue. Certes, l’origine historique de la méthode classique remonte à de nombreux siècles, en termes d’écriture de partitions, on compte à partir du 11e siècle, au Moyen-Âge, et dans une acceptation très limitée (liturgique) ; mais cette ancienneté n’en fait pas un vieux mode d’expression pour autant, le théâtre, la poésie ou encore la danse ont été codifiés bien avant cela. On objectera que « vieux » reviendrait plutôt à dire qu’il n’existe plus de musique classique aujourd’hui, auquel cas le terme approprié est mort (comme le latin, ce qui est aussi faux mais ce n’est pas le sujet). Evidemment, rien n’est moins vrai. D’abord la musique classique est extrêmement sollicitée par le public et ce partout de le monde, attirant des foules immenses venant écouter des compositeurs tels que Beethoven (1770-1827), Mozart (1756-1791) ou encore Tchaïkovski (1840-1893) pour reprendre le trio des plus populaires. Ensuite de nombreux artistes, contemporains cette fois, ont véritablement ressuscité la discipline dans le courant post-minimaliste ou encore dans le néobaroque. Il est d’ailleurs saisissant de voir comme la conception de la musique classique en tant que langage révèle son imperméabilité au temps. Comparons un morceau archi-connu de Johann Pachelbel (1653-1706) avec un autre, beaucoup plus récent (2010/2011), écrit par Max Richter (1966). Bien que séparées d’environs 310 ans, bien qu’éloignées dans leurs ambiances respectives, les deux œuvres sont pourvues d’une structure quasi identique tant sur la construction de la mélodie que sur la gestion de celle-ci :
Remarquez à quel point, dans ces morceaux, la mélodie suit un parcours voisin. D’abord une phrase simple, jouée par un nombre restreint d’instruments auxquels s’ajoutent d’autres qui répètent le thème de base en canon d’intensité progressive. Une fois la tension à son maximum obtenue avec cette multiplication, d’autres lignes mélodiques s’ajoutent en contre-point. A mi-parcours la musique plonge dans un murmure sensuel où les notes d’ouverture subissent des variations ornementales puis reprennent, dans le même élan cinétique, une configuration d’échelle progressive selon le même mode que précédemment mais avec des complications d’ordre orchestral et enrichie par de nouveaux segments thématiques, comme une sorte de rime sans fin en escalade, avant d’atteindre une forme de paroxysme sentimental suivi par une conclusion soudainement plus calme, plus sereine, plus aérienne.
Enfin, le nouveau terrain de jeu extrêmement fertile de la musique classique est constitué dans un de ses sous-genres : l’écriture de soundtrack. Cinéma et musique classique ont coexisté depuis la création du 7e art à la fin du XIXe siècle, les compositeurs de la seconde partie du XXe y trouvant un refuge pour, à la fois, s’exprimer en tant qu’artistes (le secteur de la composition « légitime » était bouché et victime d’un élitisme moderniste affligeant) et survivre financièrement, le business filmique étant beaucoup plus lucratif pour eux. Démarche double assurant la postérité à qui décrochera le chef-d’œuvre à mettre en musique ; les soundtracks font souvent office de carte d’identité sonore pour les grands films : une série de notes fonctionnant dès lors en substitut des images. Quel cinéphile a oublié ces bandes originales devenues cultes ? Le Parrain, Titanic, la plupart des dessins animés Disney, Out of Africa, et bien d’autres encore. On rétorquera que la richesse des musiques de films en fait une catégorie musicale à part entière (ce qui se tient dans l’absolu) mais c’est manquer mon propos sur le langage. J’en veux pour preuve deux exemples. Premièrement, une illustration de l’influence directe qu’exerce le passé de la discipline sur la composition cinématographique actuelle : prenez la B.O. du Roi Lion de Hans Zimmer (1957), le classique de 1994 (sans jeu de mots) issu de la figure la plus célèbre des 20-25 dernières années dans le domaine. Les influences sont nombreuses et l’originalité vient de ce mélange de rythmes, d’instruments et de traditions, africaine d’un côté, typiquement européenne de l’autre. Une des scènes les plus poignantes du film voit Simba découvrir le corps inanimé de son père Mufasa. La musique, sublime, déchirante, participe beaucoup à l’impact émotionnel de ce moment (la deuxième partie nous intéresse ici – malgré le génie de la première – ) :
Lorsque j’étais plus jeune, ce passage m’a toujours hanté, à la fois par son essence dramatique (on a tous perdu une figure paternelle), mais surtout par la puissance et la perfection de sa musique qui me semblait extrêmement familière, et ce pour la simple et bonne raison que je l’avais déjà entendue (2:05 en particulier) :
Outre la réplication exacte d’une portion emblématique du morceau de Mozart, Hans Zimmer s’inspire de toute son ambiance ainsi que de son agencement vocal. Cela n’en fait pas un plagiat (délit que le compositeur s’inflige à lui-même beaucoup trop souvent depuis les succès de Inception et The Dark Knight), il s’agit d’un jeu citationnel d’une extrême justesse symbolique, un seul regard aux paroles de l’Ave Verum Corpus permettent de se rendre compte de l’intention artistique de Zimmer qui insiste sur le côté sacrificiel de la scène en reprenant ce passage traduit du latin (en gras la phrase mélodique reprise telle quelle) :
Je vous salue Jésus Vrai corps né de la Vierge Marie
Qui avez vraiment souffert et avez été immolé sur la croix pour l’Homme,
Vous dont le côté transpercé a laissé couler du sang et de l’eau.
Puissions-nous Vous recevoir dans l’heure de la mort.
O doux, O bon, O Jésus fils de Marie. Ainsi soit-il.
Deuxièmement, une rapide comparaison stylistique entre un compositeur du XIXe siècle et une œuvre cinématographique du début du XXIe siècle, insistant sur le fait qu’en langage fort aux règles (relativement) simples, la musique classique voit des artistes frères et des inspirations sans cesse rafraîchies et adaptables ce qui permet un éternel renouvèlement/recommencement du medium au fil des siècles. Ici encore, les extraits sont différents dans leur ton mais les sujets et la conception même de ce que la musique doit accomplir est exactement identique, tout comme, de fait, l’utilisation du langage classique. En réalité, les deux œuvres ont tellement de similitudes qu’elles agissent comme un miroir déformant l’une pour l’autre : Der Ring des Nibelungen par Richard Wagner (1813-1883), un monstre d’art total constitué de 4 opéras ; et The Lord of the Rings par Howard Shore (1946), sans aucun doute l’œuvre musicale/cinématographique la plus monumentale de l’histoire (3 films et plus de 10 heures de musique). Je ne rentrerai pas dans les détails du lien qui unit ces deux œuvres (pour plus d’informations je vous invite à lire mon trio d’articles sur le soundtrack d’Howard Shore qui explore en profondeur la méthode wagnérienne utilisée pour la trilogie), et me contenterai de mentionner la dimension épique recherchée par les deux compositeurs (personne ne pourra me contredire sur ce point) ainsi que la manière d’y parvenir, c’est-à-dire, grâce à l’utilisation des leitmotifs, petits segments de notes accumulés et mélangés les uns aux autres selon une grammaire complexe et gérée dans le temps pour obtenir une sorte de mélodie aux dimensions gigantesques dégageant une puissance et un potentiel d’émotion incomparable. Les extraits que j’ai choisis illustrent comment Wagner et Shore mettent en place cette technique d’écriture (cette spécificité de la langue) pour terminer chacun les premiers chapitres respectifs de leur magnifique travail.
Je voudrais conclure ce volet sur la pérennité sans failles de la musique classique en vous invitant à découvrir l’œuvre fondatrice d’une nouvelle incursion de cette méthode dans un medium on ne peut plus contemporain : le monde du jeu vidéo. Cette discipline est le vivier de prouesses technologiques hallucinantes dont la progression est extrêmement rapide mais plus encore, on voit y naître de nouvelles formes s’approchant plus du film interactif ou, carrément, pour ce cas-ci, de l’expérience métaphysique. Journey, développé par Thatgamecompany, est novateur à de nombreux titres et notamment via son utilisation très précise du mixage sonore, sa partition, composée par Austin Wintory, est la première musique de jeu à avoir été nominée aux Grammy Awards (en 2013) dans la catégorie Best Score Soundtrack for Visual Media. Introduire convenablement ce bijou prendrait une éternité et nous éloignerait du propos mais il n’est pas exclu qu’un nouvel article sorte prochainement sur le sujet pour lui accorder le temps, les explications et la passion qu’il mérite. Pour éviter de réduire mes (ou nos) possibilités pour ce traitement, je ne diffuserai, ici, qu’un (très) court extrait de la bande originale du jeu, à simple titre illustratif.
II) LA MUSIQUE CLASSIQUE, C’EST TOUJOURS LA MÊME CHOSE.
Pour ce deuxième point je m’attaque à un reproche assez répandu en musique. Que ce soit au sujet de la pop ou du rap ou même (sacrilège) du jazz, les détracteurs aiment à souligner le manque de variété au sein des genres qu’ils attaquent. Si, par exemple, on peut souligner que la pop, le R&B ou l’électro mainstream se répètent à n’en plus finir (les uns sans inspiration copiant les œuvres d’autres artistes plus talentueux) et, de fait, servent la même soupe aux gens pour qu’ils dansent sans réfléchir au détriment des productions plus subtiles et plus « indie » ou tout simplement des grands artistes plagiés ou semi-plagiés qui sont tous mis dans le même sac ; le reproche dirigé à la musique classique paraît totalement absurde. Sont visés principalement, sans doute, la structure formelle des œuvres, rigides c’est vrai dans leur conception, ou encore les arrangements harmonieux qui caractérisent une partie, seulement, de la production classique. Cela trahit surtout un manque effarant de connaissance sur le sujet de la part du grand public alors qu’une simple recherche sur Google suffirait pour dissuader les masses. De nombreux critères permettent de différencier les morceaux entre eux, tous forment des arguments solides en faveur de la richesse esthétique de ce langage artistique. Afin de rester exhaustif et pour plus de clarté, j’ai décidé d’illustrer trois caractéristiques appuyant cette versatilité que je combinerai pour plus d’efficacité rhétorique à l’aide de 5 exemples. Voici ces critères : la période (avec comme limites le baroque et la première moitié du XXe siècle), le pays (dans les confins de la zone européenne) et le genre du morceau. Si on se met à jouer avec ces 3 éléments en les associant de façon aléatoire, on obtient des œuvres extrêmement différentes. L’exercice est simple à réaliser et rien ne vous empêche de créer votre propre groupe de morceaux de la même manière. De mon côté, j’ai obtenu cette distribution (je n’ai pas mis directement les liens dans l’article pour ne pas alourdir une mise en page déjà surchargée, rien qu’un simple copier-coller ne pourrait résoudre facilement pour satisfaire vos oreilles) :
Avec ça, on ne fait qu’égratigner la surface du magnifique iceberg constituant la diversité du medium classique mais cela permet déjà de prendre conscience de son amplitude. La variété des sons est immense pour plusieurs raisons : les contextes diffèrent, les instruments impliqués varient énormément dans leur nombre et leurs combinaisons, enfin les compositeurs sont à la fois séparés par le temps (la musique classique évolue en permanence) et par l’espace (à chacun son accent).
III) LA MUSIQUE CLASSIQUE, C’EST 10 MORCEAUX CONNUS.
Plus qu’une critique, nous voici devant un triste constat. La musique classique n’est reconnue, dans une perspective large, que pour une poignée d’œuvres extrêmement célèbres. On peut citer, par exemple, le Requiem de Mozart, le Boléro de Ravel, le Lac des Cygnes de Tchaïkovski ou encore les 4 Saisons de Vivaldi. En soit, leur renommée est tout à fait compréhensible et ne serait pas dérangeante si cela ne reflétait pas une tendance alarmante dans la diffusion artistique générale ; je veux dire par là qu’en cette époque où l’économie s’insinue à l’intérieur de tous les domaines humains, nombre sont ceux qui, au sein même du milieu de la musique classique, tombent, peu à peu, dans un conformisme dangereux pour s’assurer la fidélité des foules et, en conséquence, surjouent les mêmes morceaux encore et encore jusqu’à la lie, et je ne m’aventure même pas sur le terrain des personnes sans talent comme André Rieu qui pensent réunir le plus de monde possible et gagner un maximum d’argent en modifiant les morceaux pour les rendre plus abordables ou plus « hollywoodiens » au lieu de respecter la musique et, par la même, le public. De ce phénomène assez malsain découle en réalité trois axes d’injustices qui doivent, à mon sens, être endiguées au plus vite pour éviter une multiplication de décadences dans le paysage musical (lesquelles pourrissent à peu près tous les arts : on pense aux Marc Lévy ou aux Luc Besson de ce monde et autres pseudo artistes qui roulent un maximum de personnes dans la farine avec de la poudre aux yeux pour se remplir les poches et la panse le plus rapidement possible).
Le premier dommage est porté aux morceaux eux-mêmes. Ils sont tellement connus, tellement performés que cette appartenance au domaine public les fait passer pour acquis. Plus personne ne réfléchit sur ces morceaux, on dit qu’ils sont bons ou on dit : « ah oui classique, je connais, je l’ai trop entendu », on ne perçoit plus les subtilités et pire, on les nie dans une mécanique attendue d’interprétation qui s’éloigne peu à peu de la recherche artistique originale. – (J’en ai, d’ailleurs, partiellement discuté dans mon article les 12 saisons) – Les cas extrêmes voient certaines œuvres réduites à un petit assortiment de notes trop identifiables, tant et si bien que le reste est ignoré par les masses. Qui, parmi vous a écouté, par exemple, Die Walküre de Wagner en entier ? Pourtant tout le monde connaît la Chevauchée des Walkyries, un segment de 4 minutes au sein d’un opéra d’environ 4 heures (sans compter que la chevauché proprement dite est plus longue que l’épisode évoqué), c’est-à-dire 1,6 pourcent de l’œuvre qui est supposé résumer ou englober toutes ses finesses et complexités. Bien au contraire, évidemment. Un exemple plus synthétique permet de réaliser en profondeur ce phénomène et le pourquoi de sa tristesse. Prenons la symphonie no. 5 de Ludwig Van Beethoven (1770-1827). J’entends d’ici les PAPAPAPAAAAAAAAAAMMMMMM. Mais c’est beaucoup plus que ça. Il ne s’agit que de l’ouverture du travail, une partition qui commence par ce simple apparat de 4 notes : sol sol sol mi bémol. Mais le mouvement en lui-même joue à transformer ce thème avec ingénuité, avec panache pourrait-on dire. On voit déjà à quel point résumer cette partie de l’œuvre à sol sol sol mi bémol est idiot, il s’agit d’une forme extrêmement basique, même pas une phrase ; c’est ce que Beethoven en fait dans la CONTINUITÉ du morceau qui est intéressant (la notion soulignée est primordiale et fera l’objet de plus amples discussions dans les articles ultérieurs), ce qui donne au tout fini une dimension plus complexe et parachève l’impact de la musique sur le spectateur. L’essentiel en musique classique tourne autour d’une recherche de progression, la gestation ou la maîtrise dans le temps et dans la succession des notes plus encore que via la construction mélodique pure. A ce jeu de l’assemblage, Beethoven avait du génie, un don très rare qui donne à ses productions un double mouvement antinomique : l’évidence mêlée à l’imprévisibilité. Il surprend toujours mais tout semble logique et même, en un sens, irrévocable. Encore plus absurde est le traitement réservé au reste de la symphonie. Qui, dans le public actuel, en connaît le moindre son ? C’est pourtant essentiel pour apprécier le morceau à sa juste valeur. Comparez l’expérience avec n’importe quel autre art un tant soit peu diégétique. C’est comme connaître les trois premiers chapitres d’un livre par cœur sans jamais en avoir lu le milieu ou la fin. Où est le plaisir là-dedans ? Ça n’a tout simplement aucun sens. Je vous invite donc à profiter de la symphonie no. 5 de Beethoven dans son intégralité :
Laissez-vous surprendre. Après le tumulte impétueux et violent de la première partie, le compositeur enchaîne avec un fabuleux contraste typiquement romantique : une sorte de pause quasi nonchalante faisant la part belle aux glissades harmonieuses et aux mélodies burlesques avec une marche très solennelle et quelques envolées plus lyriques dans une addition aux accents oisifs et comiques à la fois, le tout (comme l’ensemble du morceau selon des angles et des échelles d’une variété ingénieuse) mimant ou modifiant le thème de base, le motif court court court long. Après l’ambiguïté pastorale du deuxième mouvement, on passe à une danse de Cour Royale, comme un banquet imposant entre les différentes parties de l’orchestre qui se répondent en une rapide cavalcade allant des murmures aux grands cris de joie. L’enchaînement avec le dernier mouvement est quasi imperceptible. Celui-ci est construit comme un point culminant sommaire de toute la structure de base apportée en premier lieu par le motif et enrichi par les nouvelles trouvailles amenées ensuite dans les deux parties suivantes, des ajouts soit mélodiques soit harmoniques qui offrent à ces dernières minutes une profondeur dialectique et une dose d’accomplissement typique de Beethoven : le triomphe, une lumière éblouissante. Comme la majorité des partitions du grand homme, la symphonie no. 5 célèbre glorieusement la vie, l’amour et la liberté en dépit des erreurs et du destin. Un message incompréhensible si le spectateur n’en écoute que les premières notes.
La deuxième conséquence néfaste du nombre réduit d’œuvres classiques entrées dans le domaine publique touche directement les compositeurs concernés. Voilà un effet pervers très commun dont beaucoup d’artistes sont les victimes : voir son travail de plusieurs années résumé à quelques morceaux populaires, souvent au détriment de bijoux artistiques totalement ignorés (même par certains spécialistes). J’évoquerai pour cet aspect, très rapidement, 4 compositeurs aux travers de productions sublimes pratiquement oubliées dans un ordre chronologique.
On commence avec le Prêtre Rouge, Antonio Vivaldi (1678-1741) lui-même dont une seule œuvre semble avoir réellement percé sur les 808 que contient le catalogue Ryom-Verzeichnis. En voici une que je trouve particulièrement émouvante et réussie dans sa construction, un témoignage du génie avant-gardiste de Vivaldi (de nombreux passages sont formellement osés pour l’époque) :
L’auteur suivant bénéficie, j’en conviens, d’une meilleure exposition publique, sans doute parce qu’il incarne lui-même la musique classique et carrément le génie artistique en plus d’avoir connu un destin tragique, le genre de détail qui fascine les masses. Je veux, bien sûr, parler de Wolfgang Amadeus Mozart. Mais la plupart des morceaux concernés par cet éclairage, ne sont connus qu’en partie et sont toujours imposants (des symphonies, des opéras, des messes, etc). Et on passe ainsi à côté de pépites moins grandiloquentes qui révèlent, selon moi, encore mieux le don naturel, le flair que Mozart a su développer très tôt pour la composition : entre rigueur formelle et fantaisie esthétique, entre rigidité et sentiments, le tout avec une fluidité inévitablement parfaite. Ecoutez ce talent appliqué au duo de pianos suivant et vous comprendrez mieux l’essentiel de sa méthode :
Nous avons parlé plus longuement de Beethoven, aussi je ne ferai qu’une brève esquisse en ajoutant la fantaisie suivante à votre audiothèque en vous rappelant les mots-clefs : Amour et Liberté. Le duo est ici exploité selon une progression remarquable du piano à l’orchestre avant d’atterrir au milieu d’un chœur. Une dernière précision plus personnelle ; il s’agit là d’un de mes opus préférés :
Notre quatrième compositeur est sans nul doute le plus défavorisé par son propre succès, parlons de Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893). D’abord la plupart de ses œuvres les plus célèbres étaient, en général, celles qu’il ne supportait pas. Par exemple, il aurait brûlé la partition originale de son fameux ballet « Casse-Noisette ». Artiste fascinant, ses compositions plus anciennes et plus intimistes révèlent un talent multiple et dévastateur pour les sentiments. Cette passion dans la musique a toujours attiré les foudres de certaines critiques mal placées confondant de l’émotion pure et violente avec du racolage. Quoi qu’il en soit, profitez de ce morceau original et émouvant comme il se doit :
Le troisième et dernier préjudice de notre constat de départ pour ce chapitre est à mon sens le plus grave et vise la collection interminable des compositeurs laissés pour compte et oubliés. On ne s’imagine même pas à quel point le public est privé ou se prive inconsciemment de découvertes hallucinantes d’une grande variété. Quantifier les artistes injustement méconnus est impossible tant ils sont nombreux. Plus attristant que le sort réservé à ces hommes et à ces femmes, celui de leur travail est regrettable à un autre niveau, plus large et vaste : imaginez toutes ces sonorités, toutes ces émotions en paquets qui disparaissent dans l’ombre des tubes sans idées. Pensez à l’élévation d’âme qui vient à manquer. Pensez à la richesse de ce langage qui permet de réunir les gens de tous horizons et réfléchissez à sa piètre utilisation actuelle dans le monde de la culture. Ces messages qui se perdent. Il est difficile dans ces pages de vous initier à un maximum de nouveautés musicales sans vous perdre dans les méandres d’exemples trop denses ou mal exploités, mal amenés, non contextualisés, etc. Je me limite, avec regret, à trois compositeurs, sélectionnés au hasard tant une méthode est impossible à deviser afin d’appliquer une forme d’ordre rationnel au processus. Et les grands éclairés du jour sont :
Anton Rubinstein (1829-1894), était le concertiste russe le plus réputé du XIXe siècle, au détriment, sans doute, de sa carrière de compositeur. Virtuose du piano, doué d’une technique et d’un flair remarquable pour l’instrument, ses performances étaient connues pour être exténuantes tant il jouait avec intensité. Une qualité qui se retrouve dans ses meilleures productions : les concertos pour piano. L’homme s’est longuement cherché un style personnel au milieu de ses innombrables collègues russes. Son cinquième essai fut le bon. Il s’est trouvé une voix dans cette œuvre assez dantesque par sa longueur et sa difficulté technique. On pourrait presque qualifier ce morceau de symphonie pour piano tant son écriture s’en rapproche dans la complexité syntaxique, les dimensions osées de ses mélodies et sa trajectoire épique. Je pourrais/devrais vous décrire plus en détail cette œuvre et les suivantes mais l’article est déjà long et pas encore terminé donc je me contenterai de vous rediriger vers le morceau lui-même :
Rued Langgard (1893-1952) est le prototype de l’artiste original incompris né au mauvais moment. Dans l’immense fatras de la modernité, il est presque resté anonyme malgré son opulente « discographie », dont pas moins de 16 symphonies. Ce n’est qu’une quinzaine d’années après sa mort que des critiques musicaux danois (son pays d’origine), ont enfin commencé un travail d’analyse de ses particularités. Son talent résidait dans l’orchestration et les arrangements avec une sensibilité outrancière teintée de rigueur nordique. Les catégories sonores qu’il a produites sont assez inclassables : à la fois postromantiques, expressionnistes, avant-gardistes selon certains aspects (l’utilisation d’harmonies extrêmement bizarres) ; ce qui donne à ses œuvres une qualité étrange se déployant dans un répertoire assez unique en grande partie passé sous la trappe que ce soit de son vivant ou après sa mort. Qui parmi vous a déjà entendu ou lu son nom quelque part, je me le demande. Je l’ai découvert moi-même complètement par hasard et je regrette à chaque œuvre de ne pas l’avoir repéré plus tôt dans mes pérégrinations. Voici une fantaisie chorale qui illustre bien le côté indéfinissable et charmant de cet illuminé magistral :
Guillaume Lekeu (1870-1894) est une figure musicale qui me tient à cœur pour plusieurs raisons. D’abord, comme vous l’avez peut-être constaté, le jeune artiste est mort à 24 ans. Ensuite, c’est un compositeur belge (et oui, il y en a). Enfin, on l’a souvent décrit comme l’héritier de Beethoven. Jamais nous ne saurons s’il était voué à la même gloire étant donné sa disparition précoce. Surdoué de la musique et d’une maturité linguistique (musicalement parlant) hallucinante, la tragédie de son existence l’a poursuivie dans l’anonymat auquel il est condamné, même chez nous. Le garçon avait pourtant tout pour plaire au plus grand nombre : de la fraîcheur, de la simplicité, une douceur, un sentimentalisme fragile, des mélodies somptueuses, des intuitions chromatiques rares, enfin toute une série de qualités. Il est stupéfiant de voir à quel point le compositeur, à un si jeune âge, avait un langage propre et très raffiné. Je pense que son « manque » d’extrémité et, évidemment, son répertoire assez bref, l’ont privé de la renommée qu’il mérite. L’œuvre que j’ai choisi pour vous le présenter et une de ses dernières et de ses plus complètes dans l’écriture. C’est un quatuor à corde avec accompagnement piano découpé en deux parties très distinctes dans leurs ambiances et leur structure qui pourtant se complètent à merveille, le tout paré d’une grande élégance. L’émotion est très vive quand on se laisse emporter par le flot des accords virevoltants du premier mouvement, nous submerge dans la profondeur dramatique du second. Le final laisse le spectateur vidé, épuisé mais satisfait. De nouvelles frontières sonores en perspective avec un je ne sais quoi de belgitude concluent notre tour d’horizon, notre croisade contre la sélectivité sectaire et malsaine du populo-rentable et branchouillard en musique classique :
IV) LA MUSIQUE CLASSIQUE, C’EST INCOMPREHENSIBLE.
Aux éléments que nous avons listés peu à peu dans notre quête sur la musique classique, correspond une unité pragmatique constituant le nœud du problème de notre recherche de base. La musique classique serait, dans une certaine mesure, devenue complètement incompréhensible ou illisible pour le commun des mortels. Elle serait dès lors réservée à une double élite : les musiciens classiques eux-mêmes qui peuvent déchiffrer une partition et l’étudier ; et les gens riches qui peuvent se permettre de fréquenter les salles de concert avec assiduité sans vraiment enrichir leur environnement musical par d’autres expériences. Partiellement fausse, partiellement vraie, cette assomption soulève la question suivante dans la perspective de Beatchronic : comment transmettre aux autres, singulièrement aux jeunes, ce pan volumineux de musique sans tomber dans les nombreux pièges que la tentative dissimule ? Comment éviter l’excès de zèle ? Le commentaire réducteur ? Comment s’adresser au plus grand nombre possible avec un sujet si techniquement précis ? Comment traduire le langage classique en des termes plus démocratiques ? La réponse imparfaite qui nous est apparue consiste en une entreprise pluri-séquentielle dont une première étape nécessitait d’aborder le concept de front avec en ligne de mire la réduction des zones d’ombres et la suppression des idées reçues qui entourent le style (l’objectif hasardeux du présent article). La prochaine étape de ce parcours consistera à vous présenter les éléments de bases qui font le langage de la musique classique : 1) les termes usuels du lexique analytique pur (simplifiés de façon ludique); et 2) les instruments de l’orchestre et leurs utilisations communes . Cette deuxième vague sera ensuite suivie d’un enseignement sauvage perpétuel à travers de nombreux articles soit thématiques pour explorer une zone importante du medium, soit une comparaison d’œuvres pour rapprocher les expériences sonores entre elles, soit tout simplement le partage éduqué de n’importe quel morceau (légendes revisitées ou bijoux inconnus). La musique classique est un langage merveilleux mais difficile d’accès : l’homme contemporain manque de temps et d’opportunités pour se renseigner et parfaire son écoute ; de plus, le système culturel ambiant ne l’y aide pas du tout, que du contraire. C’est donc le pari de Beatchronic de pouvoir réaliser une partie du travail à la place de nos abonnés mélomanes pour qu’ils puissent profiter pleinement de leurs émotions et de leurs sens. Vous informer pour votre plaisir, vous éclairer pour vous surprendre ; ce sera l’odyssée de notre nouvelle rubrique musique classique. Je terminerai par ce dernier extrait sonore qui me permet d’accomplir une double tâche : inclure le 4e membre de mon club de compositeurs favoris (Johannes Brahms (1833-1897))* et vous abandonner sur une note insouciante et joyeuse. Très chers lecteurs, à bientôt.
* : Les 3 autres ont été cités plus haut. Il s’agit de Beethoven, Tchaïkovski et Mozart.
Là où on ne l’attend pas, il frappe. Tel un commandement divin; « Lève toi et danse », il s’empare de vos jambes et vous les rend, étourdies, à la fin du morceau.
Le groove n’a pas besoin de majuscule, ni de lettres de noblesses, d’ailleurs on ne groove pas assis, ni avec son cerveau.
On ne l’invoque pas, il vient de lui même. Pas question de rituels satanistes et de pentagrammes, laissons ça à nos amis chevelus du métal.
Calle 13, au-delà d’un groupe portoricain lancé par les deux demi-frères René Pérez (Residente), Eduardo Cabra (Visitante) et leur soeur Ileana Cabra (PG-13), c’est un rap expérimental complet avec des textes consciencieux et une musique finement travaillée à l’aide de 12 musiciens. C’est un rap engagé, qui dénonce, qui se révolte et qui raconte l’Amérique Latine. C’est des choix d’intervenants pertinents, un vol jusqu’en Roumanie pour collaborer avec un musicien particulier (Vernon Foster), jusqu’à Londres pour la voix d’Assange, et des styles musicaux variant du folk irlandais au rock en un seul album.
“Soy América Latina, un pueblo sin piernas pero que camina”¹
Vous les connaissez peut-être par la chanson “Latinoamérica” (Feat. Totó La Momposina de Colombie, Susana Baca du Pérou & María Rita du Brésil), récompensée en 2011 par le Latin Grammys de la chanson de l’année (ils ont fait l’évènement lors de cette cérémonie en remportant 19 trophées). En cinq minutes, ils parcourent le continent; ses mers, terres, richesses, océans qui le bordent, faisant des références judicieuses aux combats menés par les peuples Latinoaméricains ainsi que les valeurs qu’ils partagent; “l’opération Condor qui envahit mon nid”, “ce peuple ne se noie pas avec les soulèvements, et s’il s’effondre, je le reconstruis”. (Toutes les paroles)
Très attentifs aux thèmes touchant le continent, leur rap est toujours placé sous le signe de la dénonciation, de la sensibilisation, avec des rimes satyriques sur les problèmes sociaux persistants en Amérique Latine. En 2005, ils diffusent en ligne la chanson “Querido FBI“, 30 heures après le décès du leader révolutionnaire portoricain Filiberto Ojeda Ríos (militant pour un Porto Rico libre, indépendant du joug étatsunien). Condamnée pour des incitations à la violence envers les Etats-Unis, le groupe a du démentir les accusations en expliquant que cette virulence faisait simplement suite à la colère d’avoir appris ce tragique décès. “Aujourd’hui j’ai la main destructrice (..), je vais leur donner une raclée”
Profitant de sa situation d’hôte du MTV Latin America Awards en 2009, Residente a utilisé sa voix comme seule arme pour dénoncer la situation à Porto Rico : des manifestations contre le gouverneur Luis Fortuños qui a coupé des milliers d’emplois du gouvernement. Il a été jusqu’à le traiter de “fils de pute”, engendrant une colère généralisée contre le groupe… Un an plus tard il ne s’en excusait pas pour autant : “Je veux dire la vérité, mais sans minimiser le mérite de ce que je dis”. Les excuses viendront plus tard.
En 2010, Residente chante aux côtés de l’illustre Mercedes Sosa “Hay un niño en la calle“, à propos des conditions de vie des enfants laissés-pour-compte dans la rue. “Quand tombe la nuit je dors réveillé, un oeil ouvert un oeil fermé, pour si les ‘tigres’ me crachent une balle, ma vie est comme un cirque mais sans clown”.
La même année, ils sortent l’album “Entren los que querian” (entrent ceux qui veulent). La critique est toujours présente, mais cette fois elle s’attaque au capitalisme et à l’impérialisme occidental. Dans “Calma Pueblo” par exemple, ils dénoncent les multinationales “J’use l’ennemi, personne ne me contrôle, je tire sur les gringos et Coca-Cola me sponsorise, dans le panier de fruits je suis le seul pourri, Adidas ne m’utilise pas, j’utilise Adidas. Ma stratégie est différente, j’entre par la sortie, je m’infiltre dans le système et je l’explose de l’intérieur”. Sur le même album, ils passent d’un ton plus calme dans “Muerte en Hawaii” (meurtre à Hawaii) joué au yukulélé, avec un clin d’oeil à feu le grand écrivain Gabriel Garcia Marquez, au titre “El Bailo de los pobres” (la danse des pauvres) qui inclut des éléments musicaux plus bollywoodien et du reggaeton. Dans son sujet, la chanson est comparable à “Uptown Girl” de Billy Joel, dans le sens où elle traiterait des désirs de la classe ouvrière.
Lo bueno de ser pobre al final de la jornada es que nadie nos roba porque no tenemos nada. – (Le bon dans le fait d’être pauvre c’est qu’à la fin de la journée personne ne nous vole parce que l’on n’a rien.)
(Bailo de los pobres – Calle 13)
“My label isn’t Sony, my label is the people”
En 2014, ils reviennent avec un nouvel album qui signe une sorte de rédemption. “Multi Viral” semble plus réfléchi, plus mûr que les anciens, appelant davantage à la révolte et au soulèvement des peuples du monde entier. Dans “Adentro” (Dedans), ils moquent les rappeurs gangsta (un peu ‘bling bling’) qui se prennent pour des gros trafiquants à la tête dure et parlent avec violence dans leurs paroles. Ils leur donnent une leçon en comparant leur situation à celle de plus pauvres qui, s’ils avaient leurs moyens, se paieraient plutôt une éducation. Residente ne s’épargne pas lui-même dans ce rap “moralisateur”, exprimant son profond regret d’avoir insulté Luis Fortuños ou encore d’avoir flambé ses sous (gagnés grâce à ses albums) dans une Mazeratti “qui ne fonctionne déjà plus, mon crédit est baisé, ils ne veulent même plus me servir un café, alors pour pouvoir faire un nouveau payement mensuel, je préfère y aller à pieds” (paroles de “Andentro”).
Avec cet album, il se libèrent du label Sony et créent leur label indépendant, “El Abismo” (l’abîme). Lors de leur tournée pour leur nouvel album, le principe est de délivrer un code digital permettant l’accès gratuit aux chansons de celui-ci. Ils se disent qu’ensuite ces chansons seront téléchargées, et ainsi continuera le concept “Multiviral”…⁴
(Residente, à propos du nom “El Abismo”) It became the nickname for our house on 13th street. Every time someone left stuff in our house, it was gone or broken when they went back to look for it. Then it became a word that we used in our family because it was so large that anytime we went somewhere something was broken…³
Dans leur titre-phare “Multi viral“, dont le clip a été tourné dans les villes palestiniennes de Bethléem et Beit Sahour, on reconnait la voix d’Assange. Ils ont été jusqu’à l’ambassade de l’Equateur à Londres pour l’enregistrer, faisant appel aux internautes à propos de thèmes divers pour former leur chanson. Ils abordent la manipulation des médias, avec des références à “Occupy Wall Street” et “Yo soy 132”.
Le projet pour Residente, c’est de se détacher du groupe afin d’écrire quelques chansons en anglais. Il veut un projet indépendant de Calle 13 car il craint que la plupart des latinoaméricains ne comprennent pas. Il s’avoue également peu confiant à l’idée d’écrire entièrement en anglais, mais il se rassure : “I’m trying. I’m doing it. And maybe i can do it for this year”².
Julian Assange & Calle 13
“We live in the world that your propaganda made
But where you think you are strong you are weak
Your lies tell us the truth we will use against you
Your secrecy shows us where we will strike
Your weapons reveal your fear for all to see
From Cairo to Quito a new world is forming
The power of people armed with the truth”
(Voix de Julian Assange, dans “Multiviral”)
¹“Je suis l’Amérique Latine, un peuple sans jambes mais qui marche” ² Source : http://soundcheck.wnyc.org/story/calle-13-residente/
³ Source : http://ravedeaf.com/2014/05/23/calle-13-interview/
⁴ Source : http://www.nytimes.com/2014/02/23/arts/music/calle-13-prepares-new-album-multiviral.html
L’autre jour, je discutais avec un ami et il me disait que l’activité musicale belge était au point mort. C’est un avis qui se respecte, seulement, il faut nuancer le propos. Nombreux sont les belges qui ont prouvé ou prouvent encore que la démarche musicale, bien que très camouflée, existe dans le plat pays. Je pense, entre autres, à
Sans aucune prétention, si ce n’est celle d’alléger les esprits avec sa musique, le belge Kid Noize nous a livré quelques notes de sa philosophie lors de l’Inc’Rock festival…
Le 3 avril 2014, une perle vit le jour sur les réseaux sociaux. Le nouveau groupe AsideB sortit le teaser de son premier album Massalaowqui s’annonce plein de surprises. Avec un style décalé et mélangeant subtilement différents styles de musique, AsideB possède toutes les qualités d’un groupe prometteur.
J’ai tout d’abord découvert le groupe via une de leur première chanson Traviata sorti en avril dernier. Immédiatement transportée par le début instrumental de la chanson, je fus agréablement surprise en découvrant que le groupe avait magistralement su allier hip-hop, rap et acoutique.
Le début de la chanson pourrait faire penser aux ryhtmiques que l’on retrouve dans l’univers de Fakear qui est un artiste que j’affectionne particulèrement. Retrouver les mêmes percusions envoûtantes dans les chansons de ce nouveau groupe belge m’a tout de suite séduite et donné l’envie de me plonger dans leur univers poétique.
Il faut dire que ce groupe belge ne manque pas d’audace. Toutes leurs chansons sont une nouvelle surprise composées de styles que l’on aurait jamais imaginés interposer ensemble. L’exemple parfait de cette impeccable symbiose entre différents style est repris dans leur titre Assaï Dy Bé. La cadence de l’instru et de la guitare donne un côté doux à la chansons qui contraste avec les paroles : “I don’t give a fuck” scande-t-il, une chanson qui te pousse à te lever au nom de la liberté d’expression mais qui le fait tout en apaisant ton esprit contestataire.
AsideB revient en force en 2015 avec leur nouvel album composé de 6 titre lancés un par un chaque semaine afin de rassasier l’auditeur. Leurs morceaux sont en plus téléchargeables gratuitement sur Bandcamp.
Leur premier morceau Naka annonce bien la couleur et promet un second album surprenant. La chanson démarre avec une instru chill pour poursuivre avec un rap fluide mené par le chanteur Massa et enfin terminer par une drum and bass mais qui ne tranche pas avec l’allure menée jusqu’ici par les jeunes artistes.
Le reste de leurs tracks est actuellement disponible sur leur page facebook https://www.facebook.com/asideb ainsi que sur leur site Bandcamps.
Salut à vous chers lecteurs ! Voici le commencement d’une série qui vous fera découvrir, en même temps que moi, des groupes et artistes d’ici ou d’ailleurs qui valent le détour… J’attends aussi de votre part de me montrer vos découvertes personnelles, et je me ferais une joie de les partager via Beatchronic. Ne tardons pas et commençons tout de suite par la lettre A !
En quête de diamants bruts, et à l’affût d’artistes pan africains pour introduire le futur projet Beatchronic à Dakar, je porte toujours une attention au repost des poids lourds de la presse musicale. Et comme le hasard fait bien les choses, il suffit parfois d’une track et d’un coup d’oeil sur un blaze atypique pour être repu de nouveauté.
Encensé par le compte Soundcloud de The Fader magazine, ” Buruntuma” est un Dj originaire de Guinée-Bissau ( jumeau lusophone de la Guinée ) expatrié au Portugal. L’homme travaille et mixe les sonorités Afro-house, Afro Deep et Soulful en tant que Dj sur les Dancefloors du Portugal et de Guinée-Bissau depuis maintenant 4 ans. Très belle découverte sur Soundcloud : il était tout naturel de vous faire partager la qualité des mix et des productions de ce qu’on peut déjà appeler un futur grand dans un genre musical en pleine expansion.
The man, Buruntuma is in the mix
Après avoir échangé plusieurs mail et nos profils Facebook, il s’avère que Buruntuma, Tendy de son vrai nom est un mec super sympa qui ne manque pas d’inspiration. Des meilleurs noms de la scène Afro-house comme Black Coffee, Afrozilla, Jullian Gomes ou Boddhi Satva jusqu’aux racines de la palabre et des cérémoniels d’Afrique… Pour reprendre ses propres mots :
” Thats why I work for. One of my inspiration are a group of people from Senegal, Mali, Guinea-Bissau, called Griots..They are musicians that tell stories and share knowledge through music. They’ve been doing this for centuries ! BURUNTUMA its all that. Like a Griot from modern times. Who likes to make people travel, meditate, dance and sweat with his sets. Anyway, to forget all the other things in life just for a moment.”
Traduction pour les moins anglophones d’entre nous:
” C’est ce pourquoi je travaille. Une de mes inspirations est un groupe d’individus originaires du Sénégal, Mali et de Guinée-Bissau appelés les Griots… Ce sont des musiciens qui racontent des histoires et partagent leur savoir à travers la musique. Ils accomplissent cet art depuis de siècles. BURUNTUMA c’est tout a fait ça. Comme un Griot des temps modernes. Qui aime faire voyager les gens, les faire méditer, danser et suer avec ses mix. Au final, oublier le poids de la vie l’espace d’un moment ”
Avec ses quelques excellents mix et une production à son actif, voici un jeune arbrisseau de l’afro House qui s’annonce très prometteur a l’image, qui sait, d’un Boddhi Satva qu’on établit déjà comme Pape de l’Afro-house. Il s’est récemment démarqué du premier coup de production avec son titre “Homenagem ao heroi” par The Fader, bien qu’il soit encore étudiant en relations Internationales… Tendy, du haut de ses 24 ans est a coup sûr promis à un avenir dans le son Afro-house.
Ci-dessous retrouvez quelques excellents mix et son titre “Homenagem ao heroi ” ainsi que son compte soundcloud.
Au mois d’avril 1994, un jeune rappeur noir originaire du Queens (NYC) changeait la face du hip-hop en sortant un des albums les plus acclamés par les critiques de sa carrière, et considéré par beaucoup de rappeurs comme un pilier, si ce n’est un évangile : Illmatic, le premier album de Nas, sortait tout frais tout chaud du Chung King StudiosD&D Recording, Battery Studios, et du Unique Recording Studios, sous le label Columbia Records. Pour souffler la vingtième bougie (Et oui, 1994 c’était déjà il y 20 ans) de la sortie d’un album cité par certain comme les 40 meilleures minutes de l’histoire du hip-hop, un documentaire nommé Time is Illmatic est annoncé durant le courant de l’année 2014 (Il fit l’ouverture du Tribeca Film Festival le 16 avril dernier). Le documentaire retracera la vie du jeune “Nasty” Nas, a.k.a Nastradamus, depuis son rapide décrochage scolaire jusqu’à la sortie d’un album qui allait marquer à jamais l’histoire du rap.
“Supreme ill. It’s as ill as ill gets. That shit is a science of everything ill.”
– Nas, à propos du titre de son premier album.
L’occasion parfaite pour votre humble serviteur de vous replonger dans l’ambiance des quartiers de New-York en 1994, dans les bas-fonds des ghettos du Queens. Sortez vos capuches et bandanas, aujourd’hui on se met en mode East coast rap. Aight !
“I don’t know where to start this shit, yo”
Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Le début des années 1990 s’annonçait plus que mouvementé pour le monde de la musique. Depuis l’émergence des raves anglaise dans le Berkshire jusqu’à l’explosion du grunge de Seattle en passant par ma naissance, la décennie s’annonçait décidément très prometteuse.
Enfin, sauf pour le rap East coast, qui se prenait à l’époque une rouste de son frère ennemi, le diabolique (mais néanmoins foutrement bon) rap West coast. Il faut dire, avec la sortie du légendaire Straight Outta Compton de la N.W.A en 1988 et de la pépite The Chronic de Dr.Dre sur son label DeathRow Records en 1992, le East coast avait du mal à suivre la cadence. Mais c’était sans compter sur le souffle créatif qui allait déferler sur le mouvement hip-hop de la grosse pomme dans les années à suivre.
“REPRESENT, REPRESENT !”
Un des premiers albums à se démarquer du mouvement rap hardcore de NYC fut Enta da Stage, des Black Moon, sorti en 1993 et dont est issu la petite merveille auditive que je vous ai servie en début d’article. On notera aussi durant cette même année la sortie d’Here Comes The Lords , le premier album des Lords of The Underground . L’année suivante (1994 pour ceux qui ont du mal avec les chiffres) fut un excellent cru pour le hip-hop New Yorkais, voyant venir au monde Ready To Die du regretté Notorious B.I.G, ainsi que Ill Communication des Beastie Boys, et bien-sûr Illmatic, de Nas. L’excellent album The Infamous, du duo Mobb Deep sortit un an après, en 1995. Autant dire que le rap West coast avait retrouvé un adversaire de poids. Le rap East coast comptait bien revendiquer que lui aussi, il savait manier le mic’.
“Nobody’s getting any bigger than this !”
… ou plus précisément dans le quartier de Queensbridge (Pour la petite histoire, Queensbridge est aussi le ter-ter de Havoc de Mobb Deep, de Blaq Poet, et aussi du Roi Heenok. Il faut bien un vilain petit canard…). Violeurs, meurtriers, voleurs, taux de chômage plus qu’élevé et bien-sûr des quantités astronomiques de crack, le quartier n’est pas exactement ce que l’on peut définir comme une charmante petite banlieue. Rongé par ses problèmes sociaux, l’endroit est fui comme la peste par les riches familles blanches, et seules restent les familles défavorisées, majoritairement afro-américaines. Durant la crack era, de 1983 à 1990, le quartier était une des principales places de vente au détail pour les dealers de crack. Ça y est, vous entendez les grondements des rails du métro et l’agitation des accros aux cracks sans-abris sous les arcades du chemin de fer de Long Island City ?
“Queensbridge, that’s where I’m from
The place where stars are born and phony rappers get done”
C’est dans ce sombre contexte qu’un jeune noir de moins de 20 ans, fils d’un musicien de jazz et déscolarisé assez jeune, se fera remarquer dans la scène hip-hop new-yorkaise en 1992 grâce à un couplet qu’il performe sur le morceau Live At The Barbeque du groupe The Main Source. Déjà comparé par certains au digne successeur du très talentueux Eric B. Rakim, il mettra deux ans à enregistrer son premier album, Illmatic, qui verra le jour le 19 avril 1994.
“Back in 83′ I was an MC sparkin’
But I was too scared to grab the mics in the parks and
Kick my little raps cause I thought niggers wouldn’t understand !”
Très vite, Illmatic se fait encenser par la critique, et pour cause. Produit par plusieurs des plus grands noms de la scène hip-hop U.S (Large Professor de Main Source, Dj Premier de Gang Starr, Q-Tip de A Tribe Called Quest, ainsi que L.E.S) et , porteur d’une vision extrêmement réaliste de la vie quotidienne des ghettos, l’album est vite considéré comme un masterpiece. Abordant des sujets d’apparence classique dans le milieu (la religion, le deal, les meurtres, la violence, le bien, le mal, ta mère) d’une manière intelligente et parfois qualifiée de poétique, Nas réussit à expliquer la difficile condition sociale dans laquelle il vit à un large public tout en restant crédible auprès de ses pairs, et met ainsi la barre très haut dès le début de sa carrière (Le saviez-vous ? L’album fut parfois surnommé d’album “maudit”, comme étant le point culminant de la carrière de Nas qu’il n’a jamais réussi à égaler par la suite. Maintenant, vous pouvez vous la péter en soirée avec cette anecdote). Alignant jeux de mots, rythmiques, textes engagés, ainsi que d’innombrables références au cannabis (Nas “Escobar” s’est mis un point d’honneur à faire d’ailleurs référence au Buddha, argot américain pour le cannabis, dans chacune des chansons) l’album se place désormais parmi les grands classiques du hip-hop. Un livre est d’ailleurs sorti sur l’album, Born To Use Mic, analysant chaque chanson de l’album.
“When my rap generation started, it was about bringing you inside my apartment. It wasn’t about being a rap star; it was about anything other than. I want you to know who I am: what the streets taste like, feel like, smell like. What the cops talk like, walk like, think like. What crackheads do — I wanted you to smell it, feel it. It was important to me that I told the story that way because I thought that it wouldn’t be told if I didn’t tell it. I thought this was a great point in time in the 1990s in [New York City] that needed to be documented and my life needed to be told.”
Pour ceux qui ont séché les cours d’anglais, ça donne approximativement :
“Quand le rap de ma génération a commencé, le but c’était de t’ amener à l’intérieur de mon appartement. Le but n’était pas de devenir une star du rap, c’était quelque chose d’autre. Je veux que tu saches qui je suis, le goût des rues, leurs odeurs, et ce qu’elles te font ressentir. La manière dont les flics parlent, marchent, et pensent. Ce que les accros au crack font – Je voulais que tu le sentes, que tu le ressentes . C’était important pour moi de raconter l’histoire de cette manière parce que je pensais qu’elle n’aurait pas été racontée si je ne l’avais pas fais. J’ai pensé que les années 1990 étaient un moment important [à New York City]qui avait besoin d’être expliqué, et ma vie avait besoin d’être racontée.”
– Nas, à propos d’Illmatic.
Un des joyaux du regretté Golden age du hip-hop East coast, qui plus de 20 ans après sa sortie continue toujours de déchaîner les passions. Et ça, it ain’t hard to tell !