Série « un artiste – un concerto », no. 3 : Mozart conjugue la harpe et la flûte
Le siècle des lumières en Europe était particulièrement régi, en société, par la distribution des rôles au sein des cours et des palais. Quel était celui d’un compositeur et comment vivait-il ? Principalement de trois activités : l’écriture d’oeuvres sur commandes faites par la noblesse ou la bourgeoisie (et autres formes de mécénat), l’enseignement de la musique auprès des plus fortunés et, enfin, les retombées économiques du succès d’une composition à l’autre (encore fallait-il que les morceaux plaisent). Pour s’assurer un train de vie confortable, le musicien du 18e siècle devait travailler assidument, produire un maximum d’oeuvres en un minimum de temps, comme un auteur qui serait payé au paragraphe. C’est dans ce contexte que Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) écrivait; et on sait à quel point le jeune artiste a conservé un rendement surnaturel tout au long de sa vie bien trop courte. L’argent, il le dilapidait en boissons et plaisirs, en caprices, et son besoin était, en toute logique, constant. Sa méthode de travail était influencée par ce facteur à un point que vous n’imaginez peut-être pas.
L’homme pensait, dormait, mangeait, respirait la musique à chaque instant, il confia dans plusieurs lettres qu’il aimait à composer dans sa tête au cours de longues promenades en solitaire; à émettre des idées, se les siffloter en marchant d’un bon pas, et de revenir les rédiger en partitions le plus vite possible, perfectionnant en cours d’écriture les détails plus techniques de son travail, le tout pour une efficacité redoutable. Stylistiquement, Mozart est une figure emblématique du courant classique, une atténuation des excès baroques, aux formes musicales simples mais rigoureuses (parfois strictes et ennuyeuses); cependant il serait réducteur d’en faire un archétype de ce genre-là. On note, en effet, une rapide progression dans la prise de liberté formelle chez le jeune musicien, sa maîtrise incomparable des techniques d’écriture ont favorisé, à mon avis, cette caractéristique. C’est à lui qu’on doit la réémergence de certaines complexités baroques qu’il a su modérer par son professionnalisme esthétique, parvenant, de façon subtile et brillante, à mélanger les genres pour créer une musique nouvelle, reconnaissable parmi toutes. Il explorait, dans les moindres détails, les divers moyens d’expression sonore, transformant les messes en chef-d’oeuvres, révolutionnant les morceaux de plaisances comme les divertimenti ou les sérénades, etc, etc. Rien ne pouvait entraver son génie, un raz-de-marée original. Pour condenser, en termes simples, la signature musicale de Mozart, le mot sensualité est le plus fréquemment employé chez les experts et ce à juste titre. L’écouter est une expérience sensorielle complète, les notes sont si minutieuses qu’elles titillent chaque centimètre de peau et gonflent l’esprit de miel, c’est une jouissance de l’âme toute entière. Outre les mélodies, c’est véritablement la perfection, la science avec laquelle sont organisés les instruments, qui donne ce côté divin à l’écoute. Pour ma part, j’ai toujours comparé la méthode mozartienne avec la technique d’écriture de Gustave Flaubert (1821-1880), j’y trouve des talents parallèles et, surtout, une recherche similaire : procurer l’émotion par l’exactitude et le rendu esthétiquement parfait de choses très simples, la beauté du concret, la vérité dite avec le recul mais sublimé par l’art; ils sont, l’un comme l’autres, des orfèvres du normal, ce qui les rend superlatifs à mes yeux. Maintenant que j’ai énoncé tous les faits qui précèdent, place à l’oeuvre d’illustration. Il s’agit du concerto pour flûte et harpe K. 299 composé en Avril 1778 à Paris*. Je peux me tromper mais il me semble qu’aucun artiste n’a essayé de marier ces deux instuments pour un concerto depuis. Pourtant ils se conjugent avec harmonie, en tout cas, sous la direction de Wolgang Amadeus Mozart, ils semblent faits l’un pour l’autre. Le premier mouvement s’ouvre sur une courte phrase qui enchaîne avec l’orchestre introduisant, à la suite, les deux thèmes principaux de cette partie, le deuxième est délivré par un cor. Ce duo segmentaire est repris par la flûte et la harpe en suivant les règles classiques de construction, exposition et récapitulation fixées en Allemagne au début du siècle. Malgré cette rigidité structurelle, le charme opère avec une finesse incomparable, en particulier au cours d’échanges habilement millimétrés entre les solistes. Arrive ensuite le second mouvement, un andantino qu’il est presque impossible de décrire. Pour rendre justice à une musique pareille, il faudrait utiliser tous les plus beaux adjectifs créés par l’Homme dans chaque langue et chaque dialecte. Introduit par les cordes, la mélodie éclot avec lyrisme sur un thème romantique, doux et langoureux qui est varié de plusieurs façons, c’est comme regarder un esprit aquatique et souple qui exécute une chorégraphie fluide en suspension dans l’air. Cet extrait particulier a fait l’objet d’une scène magnifique dans la pièce de Peter Shaffer (1926) et son adaptation cinématographique, Amadeus.
L’intrigue, oppose Mozart à son contemporain Antonio Salieri (1750-1825), jaloux du talent immaculé qu’arbore son rival. Au cours de la scène en question, Salieri explique, entre la rage et l’admiration, son ressenti au moment de lire certaines partitions incomplètes du jeune prodige : “And music finished as no music is ever finished. Displace one note and there would be diminishment, displace one phrase and the structure would fall. It was clear to me, that sound I had heard in the Archbishop’s palace had been no accident. Here again was the very voice of God. I was staring through the cage of those meticulous ink strokes at an absolute beauty” ; qu’ajouter si ce n’est que le dernier mouvement correspond à cette analyse ? Cette partie fonctionne comme une sorte d’arc, les quelques notes ouvrant l’ultime section sont réutilisées par le compositeur dans la cadence finale avec grand effet, c’est un poème aux rimes embrassées qui virevolte sans anicroches, sans harmonies mal placées; le silence qui suit l’écoute peut revêtir, pour les amateurs fanatiques, des allures de cigarettes post-coïtales, pour les autres, juste une extrême satisfaction. A la prochaine.
* Petite anecdote amusante : C’est Adrien-Louis de Bonnières, Duc de Guînes, qui est à l’origine du projet. Flûtiste accompli, sa cadette prenait des cours de harpe auprès du génie expatrié. Le Duc avait commandé à Mozart une oeuvre pour lui même et une autre pour sa fille mais l’artiste connaissait la réputation de mauvais payeur qui entâchait de Bonnières et, par conséquent, il prit la liberté de lui vendre un forfait deux en un pour gagner du temps.
A la place, je préfère vous raconter comment le compositeur russe Alexander Glazunov (1865-1936) a découvert, sur le tard, cet objet fabuleux. Alors un musicien respecté dans son pays, Glazunov avait entrepris une série de voyages à travers l’Europe dés 1928 pour, enfin, s’installer à Paris. C’est à partir de cette période qu’une série de maladies et autres problèmes physiques écrasèrent véritablement son mode de vie. Impossible, par exemple, de rejoindre la terre natale où, par ailleurs, le régime soviétique exerçait un contrôle toujours plus autoritaire sur la musique et ses praticiens dont les œuvres devaient, à tout prix, rentrer dans un moule nationaliste validé par le Kremlin, faute de quoi l’auteur était sanctionné. Voici donc notre compositeur, terriblement diminué, en fin de vie, mais libre de s’exprimer comme il le souhaite. Et justement, ce concours de circonstances a été crucial pour l’existence même de son “concerto pour saxophone, op. 109″ ! Il faut savoir que l’instrument, à cette période, était soit considéré comme barbare pour ceux qui voyaient d’un mauvais œil l’ascension du jazz, soit labellisé comme un jouet bourgeois réservé aux classes moyennes fortunées et, du coup, désapprouvé par le gouvernement de Staline et sa moustache prolétarienne. Or, Alexander était tombé en admiration pour ce nouveau moyen d’expression sonore, tant et si bien qu’il écrivit un quartet pour saxophones; l’expérience est racontée dans une série de lettres adressées à plusieurs de ses amis auxquels il expliquait cette passion mais aussi son état de santé inquiétant. Le succès du quartet en Europe de l’Ouest et dans les pays nordiques fit naître un enthousiasme brûlant teinté d’opportunisme chez Sigurd Rascher (1907-2001), un saxophoniste danois qui pressa l’exilé soviétique d’un lobbying plutôt agressif, lui commandant une nouvelle incursion dans ce répertoire. De fil en aiguille, Glazunov se mit à composer l’œuvre demandée, un concerto. Impatient d’écouter le résultat, il travaillait de longues heures et acheva son opus en un délai record. Malheureusement pour lui, le destin avait choisi qu’il n’entendrait jamais le morceau terminé; il mourut le 21 mars 1936, quelques jours avant la représentation. Parlons maintenant du compositeur lui-même et de son style. Naturellement doué d’une mémoire auditive phénoménale, Alexander Glazunov peut être considéré comme un artiste paradoxal. D’abord influencé par le style russe qui rejetait l’académisme formel occidental, il s’est progressivement adapté aux canons allemands et français. Ses compositions plus matures montrent un genre mixte très fluide avec une pureté contrapuntique* assez rare pour l’époque et fortement orientée vers de justes harmonies très maîtrisées au sein de l’orchestre. Tous ces éléments se retrouvent dans le concerto que je vous propose. Le saxophone y est uniquement accompagné de cordes. Aucune pause ne distinguant les trois mouvements du travail, il glisse d’un sentiment à l’autre via de subtiles transitions. L’ouverture est un court segments très lisse des cordes qui sont reprises par le soliste.
La mélodie est agréablement profonde, exposée de manière professionnelle sans céder pour autant au conformisme ennuyeux. Les notes sont chaudes et montrent toute l’étendue des sons différents que peut produire un saxophone, lui qu’on rattache systématiquement au blues et aux ambiances feutrées. Exit les bars aux lumières froides remplis de fumée, adieu la catégorisation perpétuelle; l’instrument libéré est ici tantôt joyeux, tantôt triste, parfois taquin, parfois solennel; il développe une palette incroyablement vaste d’impressions. En se laissant bercer, les yeux clos, on peut s’égarer dans quelques visions bucoliques, c’est un vagabondage émotionnel perclus de finesse. Charmante, souple, la métamorphose élégante et ciselée illustre bien la recherche de cet artiste qui voulait exprimer son amour de la musique par la précision et la virtuosité formelle, mission accomplie avec ce glorieux plébiscite à savourer sans modération. A plus tard amis lecteurs.